Decryptages. La crise, par ou la sortie ?
Les debats du Monde avec Chantal Jouanno, Emmanuel Todd, Jacques Attali, Jean Gadrey, Erik Orsenna et
Herve Kempf, Le Monde, 26/03/09 Propos recueillis
par Marie-Beatrice Baudet
Des propos convergents sur des approches de Développement dit durable....!!
Quel diagnostic portez-vous sur la crise economique mondiale que nous vivons aujourd'hui ? Quel sens revet-elle pour notre societe ?
Emmanuel Todd : Avant la crise, certains qualifiaient les Francais de pessimistes.
Aujourd'hui, vu ce que nous vivons, je crois que nous pouvons dire qu'ils sont realistes. Le niveau de conscience de la population est d'ailleurs, selon moi, superieur a celui de nos gouvernants.
Qui peut ainsi encore croire que nous sommes confrontes a un simple probleme financier ou de moralite ?
Aujourd'hui, la question centrale est celle de l'insuffisance globale de la demande, d'ou tous ces discours autour des plans de relance. Ce point est desormais largement admis. En revanche, ce qui
n'est pas encore admis - exception faite de quelques analystes plus en pointe -, c'est la cause de cette demande insuffisante qui n'est autre que le libre-echange.
Le libre-echange n'est pas une mauvaise chose en soi. Une partie de l'argumentation libre-echangiste est valable : realisation d'economies d'echelle ; specialisation des pays selon leurs
competences de production, etc. Mais l'extension demesuree du libre-echange a renvoye le capitalisme a sa vieille tradition qui est celle d'une sorte de retard tendanciel de la demande par rapport
a la croissance de la production.
Qu'est-ce qui se passe sous un regime de libre-echange ? Les entreprises, les unes apres les autres, se positionnent non plus par rapport a une demande interieure, a l'echelle nationale, mais par
rapport a une demande de plus en plus percue, dans la realite mais aussi de maniere un peu mythique, comme une demande exterieure.
Consequence : les entreprises ne percoivent plus les salaires distribues comme une contribution a la demande interieure mais plutot comme un cout qui les empeche d'etre competitives vis-a-vis de
leurs concurrents mondiaux. Essayez d'imaginer ce qui se passe si toutes les entreprises, partout sur la planete, entrent dans une logique d'optimisation et de compression du cout salarial : vous
arrivez a la situation actuelle ! Qui plus est, ce mecanisme est aggrave par l'arrivee de pays emergents, comme la Chine.
Cette ligne directrice permet de comprendre la crise actuelle. D'un cote, pour la majorite de la societe, on assiste a un ecrasement de la consommation, avec une montee des inegalites. De l'autre,
un afflux d'argent au cerveau qui explique la speculation financiere. Tant que les gouvernants n'auront pas compris cela, nous ne nous en sortirons pas.
C'est sympathique que le G20 se reunisse le 2 avril, a Londres, sauf qu'il va se reunir pour dire qu'il faut empecher toute mesure protectionniste...
Jacques Attali : Comment expliquer la crise ?
D'abord, il faut rappeler que la crise est l'etat naturel du systeme vivant. L'information est imparfaite dans toute societe. Paradoxalement, on pourrait dire que la crise est la manifestation de
la liberte puisqu'il est impossible de prevoir le comportement des differents acteurs. Mais l'information n'est pas seulement insuffisante, elle est aussi asymetrique, c'est-a-dire que certains
monopolisent tel ou tel savoir afin d'en etre les seuls beneficiaires.
D'ou l'importance de la prevision qui permet, en principe, de compenser ce deficit et de declencher, si necessaire, l'intervention des pouvoirs publics. Ainsi, si dans tel ou tel pays, on constate
une insuffisance de la demande, l'Etat peut tenter de la pallier. L'Etat reste un acteur central qu'Emmanuel Todd semble oublier un peu vite.
Malheureusement, aux Etats-Unis, la ou la crise a eclate, l'Etat n'a pas joue son role. Les classes moyennes americaines ont vu leur salaire baisser depuis trente ans mais les pouvoirs publics ne
sont pas intervenus - a l'inverse des Europeens - pour soutenir la demande interieure, soit par des investissements ou l'instauration de transferts sociaux.
Les Etats-Unis ont choisi la voie de l'emprunt. L'emprunt, ce n'est pas l'argent qui monte a la tete d'un systeme mais c'est le mode americain de creation d'une demande externe au marche. Et pour
permettre aux Americains d'emprunter, de nombreux outils sophistiques ont ete crees qui ont permis de preter sans aucun garde-fou, c'est-a-dire de transferer les risques au voisin.
Enfin - pour venir sur le terrain d'Emmanuel Todd - je crois que nous assistons surtout a une globalisation du marche sans globalisation de l'Etat de droit. Or chacun sait qu'un marche sans Etat de
droit - et sans Etat tout court -, ne peut fonctionner. Le seul marche sans Etat de droit qui existe actuellement dans le monde, c'est la Somalie, une veritable catastrophe pour les populations.
Aujourd'hui, nous sommes en train de nous diriger vers une Somalie planetaire !
Or pour certains, et je pense au monde anglo-saxon, la crise actuelle n'est qu'un episode difficile a passer, la vague de croissance mondiale devant permettre la remise en ordre economique du
monde. Wall Street continuera donc de dominer la Maison Blanche et la City, le 10 Downing Street (lieu de residence du premier ministre britannique). C'est comme cela que le systeme fonctionne
aujourd'hui et que la puissance anglo-saxonne est assuree.
Cette solution qui revient a ne rien faire et que le G20 du 2 avril, en effet une mascarade comme le dit Emmanuel Todd, va vouloir ratifier, est une fausse piste. Nous avons aujourd'hui besoin
d'une gouvernance planetaire. Mais je pense que nous aborderons plus tard la question des solutions.
Jean Gadrey : La crise que nous vivons est systemique.
Elle comporte plusieurs dimensions que les plans de relance devraient prendre en compte. Pour commencer, je crois que la question de l'asymetrie d'information evoquee par Jacques Attali est une
abstraction speculative. Elle n'explique ni la domination actuelle du dollar, ni celle de la puissance militaire americaine, ni la crise ecologique.
Mon diagnostic est que nous vivons une crise sociale et, de plus en plus d'experts l'admettent, une crise des inegalites, de l'exces de richesse. C'est aussi un seisme financier et un tremblement
de terre geopolitique. Nous en aurons la demonstration lors du prochain G20 lorsque le Fonds monetaire international (FMI) tentera d'intervenir et qu'une fois de plus la structure de son
organisation (repartition des droits de vote entre pays developpes et pays emergents) sera un frein. L'institution internationale doit absolument etre reformee, si l'on veut s'en sortir.
Enfin, nous sommes face a une crise ecologique tres grave qui n'est pas du tout deconnectee de la crise economique et sociale actuelle. Il suffit d'evoquer les mouvements de yo-yo des cours des
matieres premieres, du pic de l'offre de petrole, etc. Le dumping ecologique est l'une des dimensions du dumping fiscal et social denonce par Emmanuel Todd dans sa critique justifiee du
libre-echange.
Nous allons, je crois, vers une crise des
subprimes ecologiques. Nous accumulons vis-a-vis de la nature des dettes pourries et la banque mondiale des ressources naturelles qui, pour
l'instant, nous fait encore credit, va nous faire payer durement ces dettes excessives. Il faut la recapitaliser d'urgence et les plans de relance actuels, qui ne sont pas suffisamment "verts",
n'en prennent pas le chemin.
Erik Orsenna : Nous sommes dans l'ere du virtuel.
Depuis trois ans, je suis membre du conseil d'administration de l'Ecole normale superieure. J'y ai rencontre des mathematiciens qui vivent avec d'autres eleves de grandes ecoles au sommet de
l'abstraction, d'ou ils peuvent creer du virtuel financier, avec des produits et des techniques extremement sophistiques, comme la fameuse titrisation : on decoupe les risques et comme ca personne
ne sait ou ils se trouvent.
En realite, ce virtuel est au service du mensonge. En principe quand un menage ne gagne pas beaucoup d'argent, il ne s'achete pas de maison. Ce qui ne satisfait guere les banquiers qui ne
distribuent pas beaucoup de prets. Du coup, c'est l'embrouille : on explique aux pauvres qu'ils peuvent quand meme acceder a la propriete grace a des prets dont on ne verifie pas les garanties,
etc.
C'est le feuilleton des subprimes... La finance est devenue une Game Boy pour adultes et la finance est surtout devenue une fin en soi. La finance au service de l'economie, bien sur, mais la
finance au service de la finance, nous avons vu a quoi cela nous a menes. Autre grille de lecture qui me semble importante, celle du temps.
Nous sommes dans l'ere de la satisfaction instantanee. Il y a une infantilisation des decideurs economiques qui veulent tout et tout de suite. Le long terme est le grand absent de toutes ces prises
de decision. Voila pourquoi, nous avons oublie l'ecologie.
Dernier point que j'ai remarque en parcourant par deux fois le monde, une fois pour le coton et une fois pour l'eau, c'est le developpement des inegalites. La mondialisation a du bon, dans certains
cas. J'ai vu au Bresil, en Inde et en Chine des centaines de millions de gens reussir a sortir de la misere absolue pour devenir pauvres puis constituer ensuite une classe moyenne. Mais ce n'est
plus le cas actuellement.
Nous sommes bloques. Et ce qui me frappe, c'est qu'a cette inegalite economique s'ajoute une inegalite climatique. Nous n'allons pas devoir affronter une crise globale de l'eau mais il y aura des
crises locales qui vont frapper de nombreux territoires, parmi les plus pauvres. En realite, nous vivons beaucoup de crises a la fois : crise de l'urbanisation demesuree, crise agricole... Les
crises s'enchainent et la plus grave n'est pas celle que nous vivons.
Mme Jouanno, ne craignez-vous pas que le seisme economique actuel passe par pertes et profits les exigences liees a la crise ecologique que nous vivons aujourd'hui ?
Chantal Jouanno : La crise ecologique actuelle c'est un rechauffement climatique qui peut atteindre - dans son scenario extreme - plus de 6 °C !
(de moyenne... ce qui est
extraordinaire...et trés risqué)
Nous vivons aujourd'hui une large crise de la biodiversite. En France, les abeilles disparaissent et on ne sait toujours pas comment l'expliquer precisement. Les problemes de sante lies a
l'environnement (pollution de l'air etc.) sont en train d'exploser. Qui pourrait dire que tout cela est anodin...
Pour apporter des reponses a tous ces defis, il faut, entre autres, changer de modele de prise de decision. C'est ce que nous avons voulu tester avec le Grenelle de l'environnement ou, au lieu
d'avoir un plan gouvernemental elabore dans des cabinets ministeriels puis presente au Parlement, nous avons prefere elaborer un systeme avec cinq colleges tres equilibres : les associations, les
entreprises, les syndicats, les elus et l'Etat qui, pour une fois, est reste silencieux. Ce sont eux, ensuite, qui ont presente le plan aux deputes et aux senateurs.
Concernant les actions a mener, et je ne definis pas autrement ma feuille de route, je vais appliquer les decisions du Grenelle de l'environnement. Elles sont ambitieuses puisqu'il s'agit d'un plan
de 440 milliards d'euros d'investissement d'ici a 2020. Quand on me demande pourquoi j'ai ete nommee, je reponds - et nous sommes loin du virtuel - que c'est pour faire ce boulot.
Le Grenelle de l'environnement est un premier plan de relance. Vient ensuite le deuxieme volet gouvernemental qui, lui, se chiffre a 26 milliards d'euros. Des voix critiques s'elevent pour dire
qu'avec cet argent, nous allons essentiellement construire des routes. C'est inexact. Quelque 870 millions d'euros sont en effet consacres aux infrastructures (ferroviaire, maritime...), la route
ne representant que 400 millions d'euros dont 200 millions lies aux questions d'entretien et de securite.
Au global, 20 % du deuxieme plan de relance sont consacres a l'acceleration des depenses pour l'ecologie. Peu de pays depassent ce pourcentage. La Coree, elle, affiche un plan nettement plus
ambitieux avec 80 % des depenses dediees a l'ecologie.
Emmanuel Todd : Le probleme, aujourd'hui, ce n'est pas la disparition des abeilles, c'est la disparition des emplois !
Chantal Jouanno : Si l'on persiste a raisonner avec les anciennes recettes - l'offre et la demande - qui datent d'Adam Smith, puis de Keynes, je crains que nous n'allions au-devant de fortes
difficultes. Notamment en termes d'emplois. A la prochaine crise, nous en perdrons encore plus...
Jean Gadrey : Si j'etais a la place d'Emmanuel Todd, j'utiliserais l'argument ecologique a l'appui de ma these contre le libre-echange.
Toutes les personnes que je rencontre au sein des ONG dediees a l'ecologie constatent que le libre-echange d'aujourd'hui est un facteur d'aggravation de la degradation de l'environnement. Le
dumping social sur lequel insiste Emmanuel Todd est tres important, certes, mais le dumping ecologique l'est tout autant. Le protectionnisme ne doit pas obligatoirement passer par des barrieres
douanieres ou tarifaires.
Pourquoi ne pas mettre plutot en place une taxe transport, une taxe CO2, une taxe kilometrique ? Il est clair que faire parcourir 17 000 kilometres en avion-cargo refrigere, au gigot neo-zelandais
pour le vendre moins cher que le gigot local n'est pas un objectif ecologiquement et socialement souhaitable. Apres ces differents diagnostics poses, riches, interessants, quelques fois
contradictoires, il est temps de reflechir aux solutions. Protectionnisme ? Gouvernement mondial ? L'Europe ou le planetaire ? Quels leviers faut-il actionner ?
Jacques Attali : Dans les semaines qui viennent, la principale question a regler est la crise financiere. Le systeme bancaire et les compagnies d'assurance mondiaux sont en faillite. Il est
donc urgent de mettre en place un systeme de regulation du systeme financier afin de retablir la confiance.
Je pense ensuite qu'il faut reflechir a un gouvernement mondial, bien evidemment democratique. Cela doit etre aussi une priorite. Dans les annees 1930, un certain nombre de personnes avaient
compris la necessite de changer de systeme monetaire et le besoin d'un marche commun pour eviter la guerre qui s'annoncait. On a prefere faire la guerre et les reformes apres. Je crains que la meme
erreur ne se reproduise. On fera d'abord les guerres - et il y aura 300 millions de morts -, puis les reformes et un gouvernement mondial.
Un gouvernement mondial n'est pas une utopie. Il existe deja dans de nombreuses dimensions : vous prenez un avion, vous obeissez a un gouvernement mondial, celui de la securite aerienne. Il existe
aussi une instance internationale pour le football. Dans le monde de la finance, vous avez la Banque des reglements internationaux (BRI) qui a le pouvoir - meme si elle s'est trompee - de definir
les regles de solvabilite du systeme bancaire mondial.
Reste la question de la crise ecologique. La solution n'est pas dans le fait de reduire la production ou la croissance mais d'en transformer la nature. Il faut consommer moins d'energie par
quantite de production. Jouer sur le progres technique et investir massivement vers les energies renouvelables : solaire, eolien etc.
Erik Orsenna : Jacques Attali a raison : il reste encore beaucoup de cadavres dans les placards de la finance. Le nettoyage doit continuer. Il n'est pas seulement indigne de s'octroyer des
stock-options, il faut aussi retablir la confiance afin que les gens ne croient plus qu'on leur ment en permanence.
Bien sur, il est necessaire de modifier la nature des relais de croissance. Comme d'habitude, lorsqu'il y a une sorte d'abondance, on est bete. Je suis frappe de voir a quel point l'abondance de
petrole, exploitable et transportable, nous a aveugles. Comment ne pas avoir pense plutot a utiliser l'energie solaire ! Nous devons egalement definir de nouveaux modes de production agricole,
moins consommateurs d'energie. Enfin et d'abord, le coeur de l'affaire c'est l'investissement dans le savoir. A ce sujet, la crise de l'universite francaise est un veritable desastre.
Poursuivons sur les solutions. Herve Kempf, journaliste au Monde, specialiste des questions d'environnement et auteur de "Pour sauver la planete, sortez du capitalisme" (Seuil, 152 pages, 14
euros), est present dans la salle et va donc nous proposer les siennes...
Herve Kempf : Nous ne sommes pas en crise. Nous sommes, pour reprendre le terme du grand economiste Karl Polanyi, dans une "grande transformation". L'humanite atteint un seuil qui, si nous le
passions, nous empecherait de retrouver l'equilibre des systemes naturels. La crise ecologique est dans la zone rouge.
Ce defi ecologique doit etre articule avec la question sociale et politique. Point central : la question de la productivite. Celle-ci est en progression constante depuis le debut du siecle. Or la
productivite n'est pas seulement l'augmentation du travail humain, c'est aussi la capacite a transformer la nature, la matiere et a faire progresser les richesses.
Mais l'augmentation de la richesse collective permise grace a l'amelioration de la productivite a ete captee par une seule partie de la societe, par le biais de la speculation financiere. Nous
sommes aujourd'hui dans l'obligation de nous attaquer a la question fondamentale des inegalites, en forte progression depuis une trentaine d'annees.
Nous avons besoin de lien social, d'une autre agriculture, d'une autre politique de l'energie, de sante, d'education, et moins besoin, au moins dans les pays riches, de telephones portables,
d'automobiles... Il nous faut reduire la consommation materielle et la consommation d'energie, c'est un enjeu essentiel au regard de la crise ecologique que nous vivons.
Pourtant, le modele culturel des pays riches continue de se projeter dans les pays emergents dont beaucoup des habitants aspirent a vivre comme les Californiens, les Londoniens, les Francais...
C'est courir a la catastrophe. Aujourd'hui, il est temps de poser la question de l'inegalite de maniere claire, la reduire et instaurer une economie centree sur le lien social avec un faible impact
ecologique et des creations d'emplois importantes dans les secteurs des energies renouvelables.
Chantal Jouanno : La crise actuelle n'est pas nee directement d'une crise ecologique, mais il est clair que les crises ecologiques amplifiees deviendront des crises en elles-memes. Il y a une
piste que je souhaiterais evoquer qui est celle de la revision des indicateurs qui sont les notres. Aujourd'hui, nous mesurons l'efficacite de notre systeme par le PIB. Or tout le monde sait que
celui-ci augmente s'il y a des accidents de voiture (frais engages, reparation etc.).
En revanche, si l'on detruit notre patrimoine, qu'il soit humain ou naturel, le PIB ne l'integre pas.
Il faut aussi s'interroger sur notre consommation dont la culture est totalement globalisee. Partout dans le monde, vous avez les memes chaussettes et les memes stylos. C'est une culture dans
laquelle nous nous complaisons, sans qu'elle reponde necessairement a nos besoins.
Pourquoi consommer toujours plus alors qu'on n'y prend pas forcement du plaisir ?
Jamais le nombre de personnes dans le monde qui consomment des antidepresseurs n'a ete aussi eleve...
Jean Gadrey : Je suis tout a fait d'accord avec vous Mme Jouanno : le monde doit se doter de reperes du progres. Et le PIB actuel ne reflete pas l'activite reelle. Je proposerai, en ce qui me
concerne, trois priorites : faire en sorte que les banques redeviennent un service public de financement de l'economie.
Mais attention : pour financer quoi ?
Il faudra y reflechir. Faut-il encore financer des productions a l'exportation qui n'est pas la solution a tous les problemes, comme le montre la crise et comme l'a explique Emmanuel Todd.
Deuxieme point central, sur lequel je rejoins Herve Kempf : la reduction des inegalites. Le Prix Nobel d'economie
Joseph Stiglitz - que je cotoie au sein de la Commission sur la mesure de la performance economique et du progres social, instance chargee justement de reflechir a l'elaboration de nouveaux
indicateurs de richesse - explique regulierement que les Etats-Unis ont ete un modele de croissance pour le monde entier pendant des annees mais, qu'aujourd'hui, les Americains sont moins heureux
qu'avant...
Enfin, et ce sera ma derniere remarque, nous avons beaucoup discute ce soir des mesures possibles pour sortir de la crise, mais nous n'avons pas aborde une question au moins aussi importante, celle
des acteurs sur lesquels pourraient s'appuyer ces initiatives : faut-il encore compter sur l'elite intellectuelle et politique ou les idees les plus originales ne sont-elles pas a chercher du cote
de la societe civile organisee au niveau mondiale...
Emmanuel Todd : Certes, nous sommes confrontes a toute une serie de questions difficiles : la finance, l'ecologie, mais il ne sera pas possible de regler tous les problemes en une seule fois.
Je crois que nous devons cibler en priorite nos actions et commencer par nous attaquer au libre-echange. J'en reviens donc a cette idee de protectionnisme europeen.
L'Europe me semble le bon espace pour debuter. Pour bien y reflechir - car le probleme, je ne le nie pas - est complexe, je recommanderai la
fondation d'instituts de recherche avec des
economistes, des industriels afin de definir les secteurs de production qui doivent etre proteges, sur un mode, si possible cooperatif entre grandes regions.