La compensation Carbone... fausse bonne idée ?

Publié le par GIS

Pour ou contre la compensation carbone ?, Terra Economica, 03/07/08
Frederic Stucin (M.Y.O.P), Laure Noualhat
 
Voyager coute cher en euros et en CO2. Des societes proposent de compenser vos tonnes de gaz a effet de serre en echange d’une contribution financiere. Arnaque ou miracle ?
Du voyage a bord d’un Boeing 747 a la chaudiere au fuel de sa bicoque en passant par les al- lers-retours maison-boulot en voiture, toute activite humaine provoque des emissions de gaz a effet de serre. Il y a celles que l’on peut ecarter, et les autres, inevitables, que des societes de service proposent desormais de « compenser ». La methode consiste a s’acquitter d’une obole qui permettra de financer un projet sobre en carbone, en general dans des pays du Sud : installation de fours solaires, production de charbon « vert » – produit sans bois a partir de dechet vegetal –, reforestation, energies renouvelables, methanisation.
Comme le rappelle l’Agence de l’environnement et de la maitrise de l’energie (Ademe), « le principe sous-jacent est qu’une quantite donnee de CO2 emise dans un endroit peut etre compensee par la reduction ou la sequestration d’une quantite equivalente de CO2 en un autre lieu. Ce principe de “ neutralite geographique ” est au cœur des mecanismes mis en place par le protocole de Kyoto. » Par exemple, pour un vol Paris-New York, un passager va emettre plus d’une tonne de CO2 dans l’atmosphere. Il peut des lors decider de s’adresser a une societe de compensation telle que Action Carbone, GoodPlanet, Climat Mundi ou CO2 solidaire. Et decider librement de financer un projet a la hauteur de ses propres rejets. En vogue aujourd’hui – les particuliers restent cependant a la traine, les entreprises pesent plus de 90 % du total des dons –, la compensation volontaire suscite des salves de questions.
N’est-elle qu’un moyen de s’acheter une bonne conscience ? Constitue-t-elle, au contraire, le premier pas vers la prise de conscience de l’impact environnemental de chacun de ses actes ? Comment verifier la destination des fonds ? Peut-on craindre la vente de puits de carbone bidons ? Echange oxygenant entre le cofondateur de Climat Mundi, Eric Parent, et le consultant en energie Alain Grandjean.
La compensation permet-elle l’absorption, voire l’annulation de la pollution que l’on a reellement produite ?
Eric Parent : Objectivement non, puisqu’une fois que le gaz a effet de serre a ete rejete dans l’atmosphere, on ne peut plus l’annuler.
Alain Grandjean : Cela depend des cas. Apres un voyage en avion, un passager peut decider de compenser ses emissions en plantant des arbres. L’ab-sorption de dioxyde de carbone s’effectue alors sur la duree de vie de l’arbre, c’est-a-dire trente ans si celui-ci est plante dans une foret geree durablement. Dans ce cas, la pseudo-compensation ne survient pas au meme moment que les emissions et elle n’est pas garantie. En revanche, dans le cas d’une operation de methanisation de decharge [1], la compensation peut eventuellement avoir lieu tout de suite.
Existe-t-il de bonnes et de mauvaises methodes de compensation ?
Eric Parent : Les mauvaises methodes sont celles dont la reduction des gaz a effet de serre est tres lente. Dans ces cas-la, on s’attribue des reductions qui vont s’etaler sur des delais de trente ans, comme je l’expliquais precedemment pour la reforestation. Quoi qu’il en soit, la compensation ne regle pas le probleme a la source. Ni chez nous, ni ailleurs.
Alain Grandjean : En effet, il faut etre absolument certain de reduire tres rapidement les emissions de gaz effet de serre et ne pas seulement financer un « machin » qui plaira a l’opinion, comme des projets d’energies renouvelables dans le Sud par exemple.
La compensation peut-elle alors regler la question de la reduction des gaz a effet de serre ?
Eric Parent : Compenser contribue a ameliorer la situation. Le jour ou des entreprises comme SFR ou Bouygues ont vendu leur premier telephone portable, leur chiffre d’affaires ne representait qu’une infime part de la telephonie mobile. Les petits ruisseaux alimentent les grandes rivieres. La compensation est un marche naissant, en plein essor, et il est tout a fait normal qu’elle ne concerne encore que de faibles parts.
Alain Grandjean : La compensation ne concerne que quelques dixiemes de pourcentage des emissions de gaz a effet de serre. Cette operation est loin d’etre a la hauteur du probleme. Disons les choses clairement : la compensation ne regle en rien notre dependance a l’energie fossile. Et il s’agit tout de meme du veritable enjeu. Dans un monde ou le prix du baril de brut croit fortement (lire aussi pages 50-52), l’operation de compensation ne rend guere de service. Or nous sommes entres dans l’ere de la contrainte et le monde de l’entreprise n’a pas d’autre solution que de reduire sa dependance au petrole. Conseiller aux boites une simple compensation ne les encouragera pas a anticiper la fin du petrole, a s’organiser afin de reduire leur consommation d’energie.
Les programmes de compensation fleurissent pourtant du cote de l’entreprise. Est-ce un moyen de verdir ses activites a bon compte ?
Eric Parent : Quelques societes se lancent dans la compensation sans que celle-ci ne leur soit imposee. Je veux donc croire que ce mecanisme leur permettra a l’avenir de mieux accepter un objet plus contraignant, comme la taxe carbone [2] par exemple.
Alain Grandjean : Disons que les entreprises qui communiquent sur leurs operations de compensation avec l’unique objectif de verdir leur image mettent leur reputation en jeu. Car les programmes ne sont pas tous ni surs, ni controles. En matiere d’efficacite, la cle, c’est d’abord et avant tout la reduction des gaz a effet de serre dans le Nord. Un point, c’est tout.
La compensation peut-elle etre efficace si elle n’est pas contraignante ?
Eric Parent : La dimension volontaire limite l’etendue du systeme, comme dans le cas de la consommation biologique ou equitable. En revanche, il prepare les esprits a des mesures plus fortes et plus reglementees.
Alain Grandjean : Sans contrainte, aucune mesure ne peut avoir d’effet en termes collectifs. La compensation volontaire est hors sujet dans les negociations internationales. Elle n’existe pas et son impact est de l’ordre de l’epaisseur du trait. La vraie contrainte, c’est la taxe carbone. Mais dans un monde competitif, personne n’osera imposer une chose pareille. Notre gouvernement a ete elu sur la perspective de prelevements obligatoires constants. Soit on impose une taxe carbone et on discute de l’usage de cette taxe, soit ce sont des coups d’epee dans l’eau.
Eric Parent : Disons que la compensation est une forme de taxe carbone volontaire. Ceux qui promeuvent la taxe carbone sont contre la compensa- tion, alors que celle-ci ne constitue qu’un debut. Il est exact que la taxe carbone s’avererait plus efficace, encore faudrait-il qu’elle existe.
Concernant la compensation volontaire, certains specialistes, comme Jean-Marc Jancovici, parlent d’une « indulgence des temps modernes », d’autres d’une necessite. Ou se situe la verite ?
Eric Parent : L’« indulgence » induit une notion de moralite alors que la compensation traite de phenomenes physiques et financiers. Il n’y a rien de moral la-dedans. L’autoresponsabilisation n’a rien a voir avec un pseudo-peche de pollution. Nous sommes nes dans une societe dependante a 100 % du petrole, nous y sommes tous accros, et quoi que nous disions, il est impossible de s’en extraire du jour au lendemain. Ceux qui comparent la compensation a une « indulgence » veulent surtout eviter de se poser la question pour ne pas avoir a payer.
Alain Grandjean : Je ne sais pas ou est la verite. Peut-etre la compensation est-elle un moyen de se convaincre individuellement que payer vaut mieux que ne rien faire.
La compensation permet de financer des projets dans les pays du Sud. Une facon pour les pays riches de s’acheter une bonne conscience ?
Eric Parent : Mais il faut savoir qu’on peut aussi compenser dans les pays du Nord. Cela dit, la reglementation y est plus contraignante.
Alain Grandjean : Le probleme est surtout lie au controle. Si on developpe un projet d’energies renouvelables au Sud, comment obtenir la preuve irrefutable que l’energie supplementaire ainsi produite permettra d’eviter une production d’energie a partir d’energies fossiles ? C’est impossible. Au contraire, l’energie renouvelable sera tres probablement generee en supplement d’energie fossile. Or pour etre valide, un projet de compensation doit etre « additionnel » : il doit prouver qu’il n’aurait pu etre mis en œuvre hors du contexte inherent a la lutte contre les changements climatiques.
Comment alors controler l’additionnalite de ces projets ?
Eric Parent : Je pense qu’il faut soumettre le projet a la grille d’analyse assez complete des Nations unies. On verifie les criteres les plus pertinents : le projet est-il indispensable ? A-t-il une rentabilite suffisante ? Il existe aujourd’hui un certain nombre de tests, mais il ne s’agit pas d’une science exacte et il subsiste encore une grande part de subjectivite.
Alain Grandjean : C’est bien la le probleme. Dans les systemes de compensation personnelle, il n’existe guere de controle, ni de label, ni aucune certitude que ce que vous financez pourra vraiment voir le jour. C’est un peu comme une cooperative de commerce equitable dont on ne sait si elle paie vraiment equitablement ses producteurs… Dans tous les cas, les controles induisent des couts. Plus ces controles se developperont, plus les clients exigeront des garanties d’additionnalite et de serieux. Et pour cela, il faudra sortir le carnet de cheques.

 
Alain Grandjean, consultant en energie. Coauteur du livre Le plein s’il vous plait ! consacre a la fin du petrole, il milite pour la mise en place de la taxe carbone, seul outil pouvant, a ses yeux, forcer les entreprises a reduire leurs emissions de gaz a effet de serre.
Eric Parent, cofondateur de Climat Mundi, societe de conseil specialisee dans la compensation volontaire.
Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article