Le Groenland... fond tranquillement mais surement...le calme avant la tempête ?

Publié le par Admin-Polytech-21


Actuellement, nous confondons l’absence de consequence et le calme avant la tempete.


Interview. Jean-Marc Jancovici : "La fonte acceleree du Groenland est une tres mauvaise nouvelle
", ParisMatch.com, 08/09/08

Propos recueillis par Antoine Bayle

En Arctique, la glace fond vite, bien trop vite. Face aux menaces que fait peser le rechauffement climatique, Jean-Marc Jancovici fait le point pour ParisMatch.com.
Les effets du rechauffement climatique se font chaque jour un peu plus pressants. L’Arctique a ete plus qu’eprouve par cet ete 2008. La region du pole Nord n’en finit pas de fondre et de se delester de sa glace. D’apres un Centre scientifique americain, les glaces arctiques ont enregistre en aout la deuxieme plus forte fonte pour une saison estivale depuis le debut des observations satellitaires…

 il y a 30 ans. Preuve de cette cure d’amincissement forcee, des plateaux de glace pouvant atteindre 50 km2 se sont detaches de la cote dans le Grand Nord canadien cet ete. Cette deliquescence semble prendre les scientifiques de court. A tel point que de nouveaux travaux publies sur le site internet de la revue scientifique britannique Nature Geoscience promettent un avenir funeste au Groenland. La fonte des glaciers de cette region de l’Arctique pourrait etre bien plus rapide que prevu. 
Jean-Marc Jancovici, ingenieur conseil sur les questions de l’energie et du climat et expert sur la question du rechauffement climatique, revient sur cette actualite pour le moins inquietante.

ParisMatch.com : L’Arctique est touche de plein fouet par le changement climatique.

A quoi l’humanite doit-elle s’attendre dans les prochaines decennies si la fonte des glaces devaient s’amplifier ?


Jean-Marc Jancovici* : Quatre grands sujets mobilisent les glaciologues.

Le premier, ce sont les glaciers continentaux des moyennes latitudes (la Mer de glace, les glaciers de la Cordillere des Andes…). Avec quelques degres de plus sur la planete, une large partie pourrait fondre.

Le deuxieme endroit qui interesse les scientifiques est le Groenland. Jusqu’a une epoque recente, il semblait trop massif pour etre significativement touche par le rechauffement climatique au 21e siecle. Mais les scientifiques en sont revenus, et c’est une tres mauvaise nouvelle. Aujourd’hui, si l’on fait le bilan de masse du Groenland, autrement dit ce qui rentre (les precipitations) et ce qui sort (la fonte et la production d’iceberg), il est negatif.

Et tout s’accelere. Tant et si bien que la fonte partielle ou totale du Groenland a l’echelle de quelques siecles est maintenant envisagee. Cette angoisse est renforcee par certaines etudes paleoclimatiques. Elles montrent que la derniere fois que la Terre a vecu un climat du meme type que celui que l’on connait aujourd’hui, mais avec 1 ou 2°C de plus en moyenne, une partie importante du Groenland avait fondu. Le niveau de la mer avait augmente de plusieurs metres. On estime aujourd’hui que la fonte totale du Groenland pourrait provoquer une elevation de la mer de sept metres.

Le troisieme sujet d’inquietude des glaciologues est la calotte occidentale de l’Antarctique. La glace pourrait glisser vers l’ocean. On parle ici aussi d’une elevation possible des oceans de six metres. Certains scientifiques estiment qu’au-dessus de 450 parties par million de CO2 dans l’atmosphere, cette calotte pourrait finir par se desagreger. Or nous sommes actuellement a presque 400 parties par million. Nous avons 10 ans pour inverser la machine !

Enfin, le quatrieme sujet reste la banquise. D’apres le principe d’Archimede, la fonte de la banquise n’a pas d’effet direct sur l’elevation du niveau de la mer. Par contre, il y a un effet indirect. La glace est tres reflechissante et renvoie donc l’essentiel de la lumiere solaire, sans rechauffement. Lorsque la banquise fond, elle se retrouve remplacee par les oceans qui eux absorbent les rayons du Soleil et chauffent la surface de notre planete. Ce mecanisme accelere la fonte de la calotte groenlandaise, proche de la banquise.

Quelles peuvent-elles les consequences de ces fontes massives de glace ?

Si le Groenland, la calotte occidentale Antarctique et les glaciers continentaux doivent alimenter la hausse du niveau de la mer d’un metre ou deux au cours du 21e siecle, l’economie mondiale en subira les consequences. L’immobilier littoral en patira, les infrastructures au contact avec la mer devront etre deplacees ou abandonnees. La production agricole sera egalement touchee… Et les scientifiques sont encore loin d’avoir fait le tour de toutes les mauvaises surprises qui risquent de frapper nos economies. Cet exemple - et il y en a malheureusement beaucoup d’autres - illustre pourquoi Nicholas Stern [qui a donne son nom au rapport sur l’economie du changement climatique publie en octobre 2006, ndlr] evoquait d’une "facture insupportable" concernant le changement climatique.

L’Europe a ete frappee cette annee par la tempete Emma. En France, une tornade a ravage la region du Nord en aout.

Pensez-vous que ces catastrophes naturelles soient liees au rechauffement climatique ?

Non, pour le moment, on ne peut rien en dire. En revanche, l’augmentation de la violence des ouragans dans l’Atlantique depuis 30 ans est plus symptomatique. Le rechauffement climatique va augmenter de quelques degres la surface des oceans, etendre la zone oceanique ou la temperature de surface depasse 27°, autrement dit la condition sine qua non pour obtenir un ouragan. Le rechauffement vient egalement diminuer la temperature de la stratosphere et donc augmenter l’ecart de temperature avec le sol. Il va donc se passer quelque chose… Que ce soit sur le nombre, la violence ou la zone geographique des ouragans.

En France, le Grenelle de l’environnement vous semble-t-il une arme suffisante face aux menaces climatiques ?

Le Grenelle, c’est toujours mieux que pas de Grenelle. Mais pour le moment, nous avons traite 0,5% du probleme. Je ne suis pas certain que Jean-Louis Borloo ait conscience des ordres de grandeur en presence, et des consequences socio-economiques possibles d’un traitement insuffisant de la question " energie-climat ". Je pense notamment aux villes a banlieues etalees.

Comment leurs habitants vont-ils pouvoir travailler, vivre correctement et faire face a un monde qui devrait gerer a la fois le changement climatique et une forte hausse du prix de l’energie ? L’inaction nous conduit tout droit a des drames sociaux immenses, qui menaceront la democratie. Et les plans d’action adequats prendront 50 ans, pas sur une semaine. Or le Grenelle de l’environnement ne parle pas ou presque de ce probleme. Il n’est dit nulle part qu’il va peut-etre falloir reloger 20 millions de Francais…

Il n’y a, au sein du Grenelle, aucune vision structurante et de long terme a la hauteur des enjeux. C’est un empilement de mesures qui ne sont pas idiotes chacune dans leur coin, mais qui collectivement n’ont pas l’ambition necessaire pour partir a la bonne vitesse vers la solution.

La Taxe carbone (ou contribution climat-energie), l’un de vos chevaux de bataille, a-t-elle un avenir en France ?
Les politiques ont peur du mot "taxe". Sur le fond, je pense qu’ils n’ont pas compris le probleme. De deux choses l’une, soit nous degageons de grands moyens face au changement climatique, et l’on s’astreint tous a un peu plus de sagesse, ce qui signifie clairement accepter de payer un peu, soit on ne fait rien, et l’addition nous sera presentee un peu plus tard, avec des interets prohibitifs. Mais il n’y aura pas de repas gratuit. Pour la taxe carbone, c’est exactement ca. Pour payer le moins et le plus facilement, il faut payer aujourd’hui et tout de suite une contribution progressive sur la consommation d’energie.

Mais je ne suis pas tres optimiste pour l’avenir de la taxe carbone. Jean-Louis Borloo prefere les mesures reglementaires type bonus-malus, dont l’efficacite est loin d’etre suffisante, quand cela n’accroit pas le probleme (involontairement, c’est clair). Comme de nombreux economistes, hauts fonctionnaires ou comme le ministere de l’Economie, je pense que notre ministre de l’Ecologie se trompe.

Il faut que les citoyens comprennent que nous sommes dans un vaste systeme interconnecté et que les promesses d’augmentation de pouvoir d’achat de Nicolas Sarkozy sont en partie conditionnees a ce qui se passera sur la banquise (et ailleurs !). Et si nous voulons eviter des consequences desastreuses, et donc ruineuses, il faut changer nos comportements maintenant. Nous vivons a credit en ce qui concerne l’economie et la nature.

Actuellement, nous confondons l’absence de consequence et le calme avant la tempete.

* "Le Plein s'il vous plait !", coecrit avec Alain Grandjean (Ed. du Seuil)
"L'effet de serre, allons nous changer le climat ?" coecrit avec Herve Le Treut (Ed. Flammarion)
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