Nicolas Hulot : « Nos ecogestes ne sont pas a la hauteur des enjeux »

Publié le par Admin-Polytech-21

Nicolas Hulot : « Nos ecogestes ne sont pas a la hauteur des enjeux », Terra Eco n°2, avril 2009 Walter Bouvais , Yannick Labrousse/Temps Machine  

Nicolas Hulot s'apprete a revenir au devant de la scene mediatique. Son long metrage « Le Syndrome du Titanic », annonce comme un « cri d'alarme et un cri d'espoir », pourrait etre projete au Festival de Cannes. L'animateur et patron de la fondation qui porte son nom leve, pour « Terra eco », un coin de voile sur ce film. Et appelle a un changement radical et immediat de notre consommation.

La crise economique se propage. Faut-il relancer la machine par la consommation ? Est-ce compatible avec une demarche de developpement durable ?

Nicolas Hulot : Il faut investir pour que l'economie tourne. Mais nous devons desormais le faire sur la base de criteres drastiques, en privilegiant l'economie immaterielle. Il va falloir reguler, voire tarir, certaines consommations, comme celle du poisson ou celle des automobiles polluantes. On y parviendra en interdisant par exemple les voitures dont les emissions de CO2 depassent 50 ou 80 grammes par kilometre (1). Parallelement, certaines consommations elementaires doivent etre encouragees. C'est le cas de l'alimentation biologique, qui doit atteindre un seuil critique. Pour reguler certaines consommations et tarir les autres, il va falloir de nouvelles normes et de la fiscalite.

Pourtant le debat sur la taxe ecologique - qui privilegierait les produits verts et penaliserait les autres - n'avance pas.


N.H. :
 Au contraire. Il y a quelque temps, cette solution etait inenvisageable. A l'heure ou nous parlons, des decideurs reflechissent a basculer notre fiscalite, en taxant davantage les consommations impactant les ressources energetiques ou naturelles et moins le travail. L'idee de cette taxe n'est pas encore admise, c'est vrai. Mais elle n'est plus ecartee. En fait, la crise economique a pris tout le monde de court et c'est finalement sa seule vertu : elle nous fait douter de tout. Du coup, en France comme ailleurs, les esprits s'ouvrent a des idees nouvelles. Sur le sujet de la taxe ecologique, je peux vous dire que nous avons des reunions au sommet de l'Etat.

Comme chaque annee, avril est marque par la semaine du developpement durable. Qu'en pensez-vous ?


N.H. : 
Tout cela est sympathique et necessaire, mais insuffisant. Des responsables politiques ne pourraient pas dire cela. Mais c'est le role d'une ONG comme la notre. Par exemple, je deplore l'abus que l'on fait du terme « developpement durable  ». J'ai parfois l'impression qu'il ne s'agit plus que d'une camomille mielleuse destinee a nous faire ingerer nos exces. Quand j'entends qu'on veut installer un circuit de Formule 1 « durable » a proximite de Paris, j'ai un peu la nausee.

Comment conserver notre niveau de confort tout en reduisant nos consommations de matiere et d'energie ?


N.H. :
 Le bien-etre n'est pas proportionnel a notre consommation materielle. Il faut redefinir ce que nous appelons le confort. La debauche de choix dans les supermarches est-elle le signe de notre liberte ou le temoin de notre accoutumance ? Je rappelle que si nous continuons au rythme de consommation actuel, l'humanite n'aura plus a sa disposition a la fin du siecle que deux metaux, dont l'aluminium. L'inconfort, ce serait de ne rien faire. Le bien-etre consiste a trier dans les possibles et a se priver de certains choix. Et derriere cela, il doit y avoir des decisions politiques.

Nous sommes passes en quelques mois d'une crise ecologique a une crise economique et sociale. Comme si ces deux extremes etaient nos seules alternatives...

N.H. :
 Nos actions depassent nos intentions. Notre systeme nous met dans l'obligation d'une croissance economique, financiere et materielle qui n'est pas tenable dans un monde physiquement clos et limite. On ne peut pas passer son temps a s'endetter pour rembourser la dette, au detriment des enjeux ecologiques et sociaux. Il faut revoir le fonctionnement du systeme financier.

C'est-a-dire ?


N.H. : 
Le credit doit devenir une forme de service public. Je ne suis pas contre le credit mais je suis contre le fait que le depot d'argent profite toujours aux memes et jamais au plus grand nombre. Nous sommes ici dans une crise de la democratie : le pouvoir est entre les mains d'interets financiers prives. Il ne s'agit pas de faire le proces du passe mais de changer les choses. Le credit pourrait tout a fait relever des Etats et non plus d'entreprises privees. Bien sur, la societe a son temps d'evolution. Et aucun homme politique ne dirait qu'il faut remettre en cause le systeme monetaire international - c'est de cela dont il s'agit - car il serait moque. Mais nous les ONG, qui avons notre liberte de parole, avons le devoir de bruler les etapes.

« Bruler les etapes » : est-ce le but de votre long-metrage Le Syndrome du Titanic ?


 N.H. : Ce film sans concession est ma facon de franchir un cap. Le temps des ecogestes est revolu. Il faut fermer le ban et precipiter l'etape suivante. Le film part de ma conviction que les crises ecologique, alimentaire, energetique et financiere, qui se combinent pour former une crise systemique, ont une seule et meme origine : une profonde crise culturelle. Le plus petit denominateur commun de ces crises est notre incapacite chronique a nous fixer des limites, c'est-a-dire notre gout absolu pour la demesure. Il n'y a pas besoin d'etre prix Nobel d'economie pour le comprendre. Par ailleurs, les changements que nous faisons dans nos modes de vie relevent de l'epaisseur du trait. Ils ne sont pas a l'echelle des enjeux. Ce qui est en cause, c'est bel et bien notre systeme economique. Les recettes du passe ne fonctionnent plus. Pire, elles sont les poisons d'aujourd'hui.

Le propos de votre film semble donc bien davantage economique et societal qu'ecologique...


N.H. :
 La crise ecologique est la. On ne peut plus le nier et ceux qui ne veulent pas recevoir cet argument-la aujourd'hui ne le recevront pas plus demain. Partant de la, mon propos n'est pas de faire le enieme film environnemental. Ce qui m'interesse c'est la suite : ce qui est en cause, de facon positive et negative, ce sont nos modes de production et de consommation individuels. Nous assistons a une forme de deni, car l'evidence nous gene : soit on subit les changements, parce que la nature ne nous demandera pas notre avis et parce qu'elle a deja entame une forme de « regulation » ; soit on decide de prendre la main et on anticipe les problemes. Mais alors, nous devons changer radicalement. Cela ne compromettra ni le fonctionnement de notre monde ni notre bien-etre. Mais nous devons agir dans un delai tres court. Il faut faire sauter les verrous culturels du nationalisme, du positivisme et de la confiance absolue dans la science et les technologies.

Pensez-vous que nous soyons prets a entendre un tel discours ?


N.H. :
 Je cite souvent cette pensee d'Einstein : « Notre epoque se caracterise par la profusion des moyens et la confusion des intentions. » Nous ne manquons pas de moyens mais il nous faut preciser nos intentions, exercer notre choix. Or, choisir c'est renoncer : nous ne pourrons pas etre sur tous les fronts. Pouvons-nous, par exemple, continuer de mettre chaque annee dans les budgets militaires des sommes 30 fois superieures a ce qui permettrait de sortir l'humanite de la misere ?

Ces propos ont deja ete entendus maintes fois depuis les annees 1970.

N.H. :
 Oui. Mais s'ils avaient ete ecoutes, nous n'en serions pas la. Meme les esprits chagrins reconnaissent que notre systeme economique et social s'effondre. Des les annees 1970, des penseurs du Club de Rome soulignaient qu'il n'etait pas tenable a long terme. Si on les avait ecoutes, la resolution de nos problemes serait moins compliquee.

Qui sont les hommes et les femmes capables d'inventer la nouvelle civilisation que vous appelez de vos vœux ?


N.H. :
 Les solutions ne sortiront pas des moules habituels. Elles ne viendront pas de ceux qui sont obsedes par une croissance economique qui ne vaut que pour elle-meme. Il faut chercher ailleurs. C'est cette curiosite qui doit animer nos decideurs. Les personnes qui reflechissent et qui vont loin ne manquent pas. Tenez, je vois sur mon bureau quelques auteurs qui m'ont inspire recemment : Richard Heinberg, Thomas d'Ansembourg, Francois Flahaut, Patrick Viveret, Bernard Lietaer, Herve Kempf...

Quel regard portez-vous sur le Grenelle de l'environnement ?


N.H. : Je suis heureux de voir ce qui se passe dans notre pays. Mais il va falloir bruler les etapes suivantes car si nous n'avons pas de reponse a la hauteur de l'emballement, je crains que cela ne suffise pas. L'election de Barack Obama me donne un grand espoir. Mais notre role, en tant qu'ONG, a quelques mois de la conference sur le climat de Copenhague, ne se limitera certainement pas a faire des propositions gentillettes. (1) 149 g/km en moyenne, en France. 

Un film en avant-premiere a Cannes ?

Nicolas Hulot montant les marches du Festival de Cannes. Aussi decalee soit-elle, la scene pourrait se derouler au mois de mai. Le long metrage Le Syndrome du Titanic, qu'il a corealise avec Jean-Albert Lievre, est sur les rangs pour une projection hors competition lors de la grand-messe du cinema. « L'idee de passer deux jours a Cannes est pour moi un cauchemar, confie Nicolas Hulot. Mais je vais me faire violence, ne serait-ce que pour les producteurs du film, qui ont pris un risque enorme. » Le film a ete tourne entre l'ete 2007 et septembre 2008, au Japon, en Chine, au Nigeria, en Guinee, en Amerique du Sud et aux Etats-Unis. « On y verra peu d'images de nature. Le rythme sera volontairement assez lent : je veux que l'on mette des visages et des vies sur les crises. »

Sortie en salle prevue en octobre 2009.
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Publié dans Modes de vie

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