Green IT : tout changer sans rien changer ?
Source : Univers Nature, Avril 2009
Fabrice Flipo, Maitre de conferences en philosophie a Telecom Ecole de Management
Deux ans apres le Grenelle, la semaine du Developpement Durable est plus que jamais placee sous le signe de l'environnement. C'est deja un resultat satisfaisant.
Quelques annees en arriere, le critere environnemental etait totalement neglige, aujourd'hui, chacun a decouvert sa « verite qui derange » et cherche a justifier son activite par rapport aux consequences qu'il provoque sur l'environnement. Le domaine des telecommunications a tres recemment decouvert qu'il n'etait pas aussi « dematerialise » qu'il le pensait. Il consomme des quantites importantes d'energie, entre 7 et 13,5% de la consommation electrique francaise, quand meme ! Il exploite des ressources rares : il est a l'origine de 30 % de la demande mondiale d'argent, 12 % de l'or, 30 % du cuivre, et jusqu'a 80 % du ruthenium ou de l'indium selon Umicore (2007), l'un des leaders mondiaux des materiaux.
Certaines filieres, comme le coltane, ont ete pointees du doigt comme alimentant les guerres en Afrique (RDC). Enfin les TIC (1) utilisent des produits toxiques, par elles-memes (retardateurs de flamme bromes, phtalates ou beryllium) ou au cours de leur fabrication. La pression des associations ecologistes n'est pas etrangere a cette prise de conscience. Greenpeace par exemple a publie des 2005 un rapport qui pointe du doigt les problemes du secteur. L'association entretient depuis pres de trois ans un classement actualise qui permet de juger de la « vertitude » des constructeurs.
Mais les associations n'ont pas l'exclusivite du sujet. Apres des decennies de frilosite sur le sujet (rappelons que le premier sommet se tint en 1972 a Stockholm...), la France, avec le Grenelle, s'est enfin autorisee a parler ouvertement d'ecologie. Et surtout la reglementation s'est chargee de pousser les constructeurs a agir. Les annonces seduisantes se sont multipliees. L'association Green Grid cherche a promouvoir des datacenters « verts ».
Google veut refroidir ses fermes avec de l'energie de la mer ou les implanter dans des zones plus froides.
Orange collabore avec WWF pour evaluer la qualite environnementale des terminaux distribues. Nokia vient de sortir un telephone mobile « vert », nomme « Evolve », aussitot suivi par Samsung. Un terme a meme ete officiellement agree : les EcoTIC, ou « Green IT » (2) en anglais. Mais ces initiatives ne sont pas indemnes de « greenwashing », c'est-a-dire d'annonces superficielles non suivies d'effet. British Telecom, par exemple, a annonce une reduction de ses emissions de gaz a effet de serre de 80%... en oubliant de preciser que le plus gros serait realise par une manipulation administrative conduisant l'entite « BT » a se separer des activites les plus polluantes. Greenpeace a recemment realise un joli coup mediatique en demontrant, preuve a l'appui, que les produits TIC pretendument demanteles se retrouvaient en realite deposes dans des decharges sauvages... au Nigeria !
Il faut en effet comprendre que le « Green IT » est avant tout une preoccupation sectorielle, dont l'un des buts est de rassurer le consommateur - et non de l'impliquer ou de lui faire changer ses habitudes, ce qui risquerait de porter atteinte a la sante resplendissante des marches TIC et l'image positive des produits. La seule chose qui lui est demandee est de trier ses dechets...
Cette demande est tellement timide que le pictogramme sense la materialiser (une poubelle barree) se retrouve souvent niche au sein de dizaines d'autres, voire dans des endroits inaccessibles (derriere les batteries) ! Le citoyen se retrouve alors pris entre des exigences totalement contradictoires voire impraticables de la part des differentes institutions, chacune dans leur secteur. La consommation « verte » devient un veritable champ de bataille puisqu'il s'agit de proteger la planete tout en ne derangeant pas les lobbies, les differents services de l'Etat, voire meme les priorites des ONG... Comment se faire entendre !?
Ceci nous permet de rappeler que le developpement durable est en realite un enjeu bien plus large que la « consommation verte » qui se presente comme sa solution.
Le developpement durable, ce n'est pas de faire la meme chose en plus vert mais de faire autre chose : voila ce qui semble assez difficile a comprendre. Autrement dit optimiser les processus existants, tendre au zero gaspillage etc. ne suffira pas voire meme sera contre-productif car cela conduira a eviter de poser les bonnes questions - celle de l'obsolescence acceleree engendree par la pression publicitaire, des inegalites sociales qui conditionnent l'acces a tel ou tel service, notamment « verts » etc.
Le developpement durable c'est bien plus que cela : c'est de repondre a l'interrogation legitime quant a l'avenir, en particulier de la part des plus vulnerables.
Le processus en cours, de nature gestionnaire, doit donc prendre un tour plus politique.
Ce dont nous avons besoin, c'est d'utopie, et non de savoir trier les dechets !
- 1 TIC = Technologies de l'Information et de la Communication
- 2 IT = Information Technology
<http://www.univers-nature.com/inf/inf_actualite1.cgi?id=3678>
Fabrice Flipo, Maitre de conferences en philosophie a Telecom Ecole de Management
Deux ans apres le Grenelle, la semaine du Developpement Durable est plus que jamais placee sous le signe de l'environnement. C'est deja un resultat satisfaisant.
Quelques annees en arriere, le critere environnemental etait totalement neglige, aujourd'hui, chacun a decouvert sa « verite qui derange » et cherche a justifier son activite par rapport aux consequences qu'il provoque sur l'environnement. Le domaine des telecommunications a tres recemment decouvert qu'il n'etait pas aussi « dematerialise » qu'il le pensait. Il consomme des quantites importantes d'energie, entre 7 et 13,5% de la consommation electrique francaise, quand meme ! Il exploite des ressources rares : il est a l'origine de 30 % de la demande mondiale d'argent, 12 % de l'or, 30 % du cuivre, et jusqu'a 80 % du ruthenium ou de l'indium selon Umicore (2007), l'un des leaders mondiaux des materiaux.
Certaines filieres, comme le coltane, ont ete pointees du doigt comme alimentant les guerres en Afrique (RDC). Enfin les TIC (1) utilisent des produits toxiques, par elles-memes (retardateurs de flamme bromes, phtalates ou beryllium) ou au cours de leur fabrication. La pression des associations ecologistes n'est pas etrangere a cette prise de conscience. Greenpeace par exemple a publie des 2005 un rapport qui pointe du doigt les problemes du secteur. L'association entretient depuis pres de trois ans un classement actualise qui permet de juger de la « vertitude » des constructeurs.
Mais les associations n'ont pas l'exclusivite du sujet. Apres des decennies de frilosite sur le sujet (rappelons que le premier sommet se tint en 1972 a Stockholm...), la France, avec le Grenelle, s'est enfin autorisee a parler ouvertement d'ecologie. Et surtout la reglementation s'est chargee de pousser les constructeurs a agir. Les annonces seduisantes se sont multipliees. L'association Green Grid cherche a promouvoir des datacenters « verts ».
Google veut refroidir ses fermes avec de l'energie de la mer ou les implanter dans des zones plus froides.
Orange collabore avec WWF pour evaluer la qualite environnementale des terminaux distribues. Nokia vient de sortir un telephone mobile « vert », nomme « Evolve », aussitot suivi par Samsung. Un terme a meme ete officiellement agree : les EcoTIC, ou « Green IT » (2) en anglais. Mais ces initiatives ne sont pas indemnes de « greenwashing », c'est-a-dire d'annonces superficielles non suivies d'effet. British Telecom, par exemple, a annonce une reduction de ses emissions de gaz a effet de serre de 80%... en oubliant de preciser que le plus gros serait realise par une manipulation administrative conduisant l'entite « BT » a se separer des activites les plus polluantes. Greenpeace a recemment realise un joli coup mediatique en demontrant, preuve a l'appui, que les produits TIC pretendument demanteles se retrouvaient en realite deposes dans des decharges sauvages... au Nigeria !
Il faut en effet comprendre que le « Green IT » est avant tout une preoccupation sectorielle, dont l'un des buts est de rassurer le consommateur - et non de l'impliquer ou de lui faire changer ses habitudes, ce qui risquerait de porter atteinte a la sante resplendissante des marches TIC et l'image positive des produits. La seule chose qui lui est demandee est de trier ses dechets...
Cette demande est tellement timide que le pictogramme sense la materialiser (une poubelle barree) se retrouve souvent niche au sein de dizaines d'autres, voire dans des endroits inaccessibles (derriere les batteries) ! Le citoyen se retrouve alors pris entre des exigences totalement contradictoires voire impraticables de la part des differentes institutions, chacune dans leur secteur. La consommation « verte » devient un veritable champ de bataille puisqu'il s'agit de proteger la planete tout en ne derangeant pas les lobbies, les differents services de l'Etat, voire meme les priorites des ONG... Comment se faire entendre !?
Ceci nous permet de rappeler que le developpement durable est en realite un enjeu bien plus large que la « consommation verte » qui se presente comme sa solution.
Le developpement durable, ce n'est pas de faire la meme chose en plus vert mais de faire autre chose : voila ce qui semble assez difficile a comprendre. Autrement dit optimiser les processus existants, tendre au zero gaspillage etc. ne suffira pas voire meme sera contre-productif car cela conduira a eviter de poser les bonnes questions - celle de l'obsolescence acceleree engendree par la pression publicitaire, des inegalites sociales qui conditionnent l'acces a tel ou tel service, notamment « verts » etc.
Le developpement durable c'est bien plus que cela : c'est de repondre a l'interrogation legitime quant a l'avenir, en particulier de la part des plus vulnerables.
Le processus en cours, de nature gestionnaire, doit donc prendre un tour plus politique.
Ce dont nous avons besoin, c'est d'utopie, et non de savoir trier les dechets !
- 1 TIC = Technologies de l'Information et de la Communication
- 2 IT = Information Technology
<http://www.univers-nature.com/inf/inf_actualite1.cgi?id=3678>
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