Changement de comportements...et psychologie
Alors que la connaissance scientifique autour du changement climatique est établie et partagée, les changements de comportement se font encore à la marge.
Comment peut-on expliquer ce décalage ?
Lisa Bennett, directeur de la communication du Center for Ecoliteracy, une association américaine d'éducation aux modes de vie durables, fait le point dans un article, publié dans la revue californienne Greater Good Magazine. Ce billet traduit grossièrement les principales lignes de l'article...
Les chercheurs en sciences sociales cherchent à expliquer nos réponses limitées au changement climatique. Parmi les facteurs les plus signifiants qu'ils mettent en avant, la façon dont nous sommes psychologiquement câblés et socialement conditionnés pour répondre aux crises nous rend mal adaptés à réagir à la menace abstraite et apparemment lointaine posée que constitue le changement climatique.
Un nombre significatif de chercheurs s'intéressent à la façon dont les gens décident de ce qui est vraiment mauvais pour eux. Ils soutiennent qu'il y a en général deux façons d'évaluer un risque comme le changement climatique: soit de façon analytique en prenant des décisions logiques, soit de façon émotionnelle.
"Pour la plupart d'entre nous, la plupart du temps, le risque n'est pas une statistique," explique Elke Weber du département de psychologie de l'université de Columbia et co-directrice du Center for Research on Environmental Decisions (CRED). "Le risque est un sentiment. Nous sommes influencés par nos sentiments, et ces sentiments, qui constituent une part essentielle du processus de prise de décision, peuvent être de mauvais conseillers en fonction du risque impliqué." "Si j'ai peur, ça éclipse toutes les informations statistiques."
Les émotions, plus que tout, sont ce qui nous motive à agir. Des décennies de recherche en décision comportementale ont montré que la plupart des gens doivent ressentir un risque avant d'y faire quoi que ce soit. Ainsi, selon Paul Slovic, professeur de psychologie à l'université d'Oregon, notre réponse limitée au changement climatique peut être comparée à nos réponses limitées aux génocides. Les statistiques sont écrasantes mais restent abstraites et ne nous inspirent pas d'empathie pour les victimes. La conséquence est que nous ne parvenons pas à prendre les mesures appropriées.
Pour les autres comme pour nous mêmes, ce sont les émotions, comme la peur ou l'anxiété, qui nous poussent à nous protéger du risque. C'est là que la situation est délicate avec le changement climatique, car, d'après Elke Weber, nos émotions sont conditionnées par deux formes d'expérience : soit l'expérience personnelle directe, soit l'expérience liée à l'évolution de l'espèce. Or, nous n'avons aucune expérience du changement climatique, ni personnelle, ni dans l'histoire de l'espèce humaine. Aussi dramatiques que puissent l'être les scénarios, nous ne pouvons les ressentir car nous ne les avons pas (encore) expérimentés. Le changement climatique causé par les hommes est simplement sans précédent.
Nous pouvons appréhender le changement climatique de manière analytique, mais pas en ressentir les dangers car nous ne l'avons pas encore vécu. Or ce sont principalement les émotions qui nous poussent à agir. Il nous manque donc un aiguillon fondamental pour passer à l'action et nous protéger individuellement et en tant qu'espèce.
Nous sous-estimons les risques liés au changement climatique. Ce n'est pas franchement une surprise pour Slovic qui rappelle qu'"on ne fait pas grand cas des conséquences néfastes futures, surtout si elles impliquent de devoir reporter des avantages immédiats". Il lie d'ailleurs notre attitude face au changement climatique à celle des adolescents face au tabac. "Le risque futur n'est pas imaginable et ça tend à rendre les gens plus complaisants."
Un troisième obstacle qui limite la réponse des gens au changement climatique (et même leur disposition à y croire) est aussi un des plus insoluble. Dans une série d'études récentes un groupe d'universitaires de Yale et d'autres universités ont étudié comment les valeurs culturelles façonnent nos perceptions du risque. Leurs résultats : les gens peuvent simplement nier les preuves qui s'opposent à leur conception du monde.
"Dans une certaine mesure, notre attitude face au risque et nos comportements ne sont pas juste conditionnés par les faits bruts, mais par notre positionnement au monde," dit Slovic.
Dans le cas du changement climatique, les chercheurs ont trouvé deux conceptions générales du monde qui semblaient avoir le plus d'influence sur la perception et l'action. Un groupe, les "égalitariens", correspond aux personnes qui préfèrent une société où les richesses, le pouvoir et les opportunités sont largement distribués. Les chercheurs ont appelé l'autre groupe les "hiérarchistes", ceux qui préfèrent une société linéaire dans sa structure avec des leaders en haut et les autres en dessous.
"Ce que nous avons vu dans cette recherche, c'est que les égalitariens sont généralement plus concernés par les risques environnementaux. Les hiérarchistes le sont moins."
En fait, il explique que pour la perception des risques, notre conception du monde a beaucoup plus d'influence que d'autres caractéristiques individuelles.
Les chercheurs ont également trouvé que lorsque les "solutions" au changement climatique proposées s'opposaient aux conceptions du monde des gens, ceux-ci ont tendance à rejeter la preuve du problème en même temps. Par exemple, dans une expérience, deux articles de journaux présentant le changement climatique dans les mêmes termes mais proposant des solutions différentes (plus de régulation ou plus de nucléaire) ont été présentés à deux groupes. Lorsque les hiérarchistes recevaient l'article qui proposait plus de régulation, ils avaient plus tendance à rejeter le changement climatique comme étant un problème que s'ils avaient eu l'article proposant plus de nucléaire.
Cette recherche permet de mieux comprendre les attitudes des climat-sceptiques. Elle met aussi en évidence la difficulté de communiquer quand les conceptions du monde des gens sont contestées. "La chose vraiment déconcertante avec ce travail est que ça montre la difficulté de changer les opinions et les comportements des gens avec des informations factuelles. Les gens refusent l'information pour garder leur conception du monde intacte." D'après Slovic, ils s'accrochent à leur conception du monde car beaucoup de leur identité personnelle et de leurs réseaux sociaux servent à la maintenir.
Avec autant d'obstacles au passage à l'acte, quelles recommandations peut-on émettre ?
1. La communication sur le changement climatique doit jouer sur les émotions des gens et déclencher la peur. Cela signifie insister sur les conséquences dramatiques à venir. "Ce sont seulement la nature potentiellement catastrophique d'un changement climatique rapide et la dimension globale de ses effets à même de créer des difficultés pour les générations futures qui ont le potentiel pour faire naitre une réaction viscérale au risque," indique Elke Weber.
Pour Slovic, cela signifie rendre les difficultés futures réelles, imaginables, personnelles et crédibles. En appuyant sur la peur, il faut cependant être prudent avertit Weber. "Si les gens sont effrayés mais ne voient pas d'issue, ça les rend dysfonctionnels et les paralyse. Ils changeront de chaîne et regarderont Britney Spears à la place." Cela mène à une seconde recommandation.
2. Les gens doivent se voir offrir un ensemble d'action qu'ils peuvent prendre pour combattre le changement climatique.
3. Enfin, derrière les nombreuses petites solutions d'économie d'énergie que les gens peuvent prendre, combattre le changement climatique va nécessiter de rendre les gens plus conscients des changements de vie à grande échelle qui feront réellement une différence.
"Je ne veux pas avoir à prendre un million de petites décisions," dit Baruch Fischoff, ancien Président de la Société pour l'analyse des risques. "Je voudrais voir des gens travailler pour moi à des façons alternatives d'organiser ma vie qui en feront un mode de vie durable."
Notamment les ingénieurs... architectes de nos capacités techniques et pratiques futures
adapté de :
Source
<http://ecoloinfo.com/2009/02/11/pourquoi-nagissons-nous-pas-plus/>